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Rupture du LCA : pourquoi intégrer les approches cognitives dans la prévention et le retour au jeu ?

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21 septembre 2026

Introduction :

La rupture du ligament croisé antérieur ou LCA, est encore trop souvent pensée comme une blessure essentiellement mécanique : un ligament rompu, un genou instable, un déficit de force, une asymétrie fonctionnelle, puis une reconstruction progressive des capacités physiques jusqu’au retour au jeu.

Cette lecture est indispensable, mais elle est incomplète.

Une revue systématique récente de Sundberg et al. a analysé 62 articles, couvrant 20 sports et 5612 situations de rupture du LCA. Les auteurs montrent que les mécanismes lésionnels varient fortement selon les disciplines, mais qu’ils peuvent être regroupés en quatre grandes catégories :

  1. les changements de direction ;
  2. les réceptions après saut ;
  3. les contacts directs au genou ;
  4. les mécanismes liés au matériel, notamment dans les sports de glisse.

Dans les sports collectifs, les ruptures associées aux changements de direction représentent 26 à 70 % des situations selon les disciplines, tandis que les blessures à la réception sont particulièrement fréquentes dans les sports avec jeu aérien, comme le volley-ball ou le badminton, où elles représentent 57 à 82 % des ruptures du LCA.

Ces données sont essentielles, car elles montrent que le LCA ne se rompt pas dans un contexte neutre. Il se rompt dans une situation sportive spécifique : un changement de direction, une réception, un duel, une perturbation, une prise d’appui sous pression temporelle ou encore une contrainte liée au matériel. Sundberg et al. insistent ainsi sur la nécessité d’adapter les stratégies de prévention et les pratiques de fin de rééducation aux exigences propres de chaque sport, plutôt que d’appliquer des protocoles génériques identiques pour tous les athlètes.

Cette approche est particulièrement importante pour comprendre la place de la cognition dans la prévention du LCA et dans le retour au jeu. En effet, la plupart des situations à risque ne sont pas seulement biomécaniques : elles sont aussi perceptives, attentionnelles et décisionnelles. Un changement de direction en football, une réception en basket, une feinte en handball ou un appui en duel ne dépendent pas uniquement de la force du quadriceps, du contrôle du valgus ou de la stabilité du bassin. Ils dépendent aussi de la qualité de la prise d’information, de la vitesse de traitement visuel, de l’anticipation, de l’inhibition d’une réponse motrice inadaptée et de la capacité à décider dans l’urgence.

Les données récentes en neurophysiologie, en biomécanique et en sciences cognitives appliquées au sport montrent d’ailleurs que la rupture du LCA ne concerne pas ‘uniquement le genou’. Elle concerne aussi le système nerveux central, la proprioception, l’attention, la prise d’information visuelle, la décision sous contrainte et la capacité à contrôler le mouvement dans un environnement imprévisible. Une revue récente indique que le LCA est richement innervé par des mécanorécepteurs participant au contrôle sensorimoteur, et que leur dégénérescence après blessure peut perturber les signaux afférents, provoquer des réponses centrales inadaptées et compromettre et/ou ralentir la récupération fonctionnelle.

Autrement dit, la rupture du LCA n’est pas seulement une blessure ligamentaire. C’est aussi une perturbation du système sensorimoteur.

Cette idée ouvre une perspective majeure pour la prévention et le retour au jeu : au-delà du renforcement musculaire, de la proprioception classique et des tests fonctionnels, il devient nécessaire d’intégrer l’entraînement cognitif, visuo-attentionnel et décisionnel dans les protocoles de préparation, de réathlétisation et de retour à la compétition.

La question n’est donc plus seulement : “Le genou est-il assez fort, assez stable pour reprendre ?”

Elle devient aussi : “Le sportif est-il capable de percevoir efficacement son environnement, de contrôler son corps, ses gestes et postures et agir efficacement dans les situations et contraintes réelles de son sport, à haute intensité ?

1. Le LCA : un ligament certes, mais aussi un capteur sensoriel

Le LCA n’est pas uniquement une structure passive qui stabilise mécaniquement le genou. Il est richement innervé par des mécanorécepteurs qui contribuent au contrôle sensorimoteur, notamment par l’information proprioceptive transmise au système nerveux central. Après rupture, la dégénérescence de ces récepteurs peut perturber le signal afférent, altérer la perception articulaire et entraîner des réponses d’adaptation ‘non satisfaisantes’ du système nerveux central.

Cette donnée est essentielle : si le cerveau reçoit une information sensorielle moins ‘fiable’, moins ‘riche’ en provenance du genou, il doit compenser autrement. Il peut alors augmenter sa dépendance aux informations visuelles, modifier ses stratégies attentionnelles ou rendre le contrôle moteur plus volontaire, plus coûteux et moins automatique. Lee et al. soulignent précisément que la récupération proprioceptive après lésion du LCA nécessite une approche multifactorielle, intégrant à la fois la préservation des mécanorécepteurs périphériques et la réorganisation sensorimotrice centrale.

Dans le sport de haut niveau, ce coût cognitif peut devenir problématique. Le sportif ne doit pas seulement sauter, freiner, changer de direction ou réceptionner. Il doit le faire tout en percevant l’adversaire, le ballon, l’espace libre, le timing de l’action, la pression temporelle et les consignes tactiques.

2. Le sport se ‘joue’ dans environnement cognitivo-moteur

Dans les tests classiques de retour au jeu, le sportif réalise souvent des tâches relativement contrôlées : saut vertical, hop test, test de force, changement de direction annoncé, réception planifiée, course linéaire, évaluation de la symétrie droite-gauche.

Ces tests sont bien entendu utiles et nécessaires, mais ils ne reproduisent qu’une partie de la réalité sportive.

Sur le terrain, les situations à risque pour le LCA surviennent rarement dans des contextes parfaitement prévisibles. Elles apparaissent souvent dans des environnements ouverts : changement de direction face à un adversaire, réception après duel aérien, freinage après une passe inattendue, réaction à une feinte, prise d’appui dans un espace réduit, décision sous pression temporelle. Konishi et al. rappellent que les mouvements ouverts, réactifs et non planifiés, pourtant caractéristiques des sports imprévisibles, restent souvent absents des programmes de prévention du LCA.

Ces situations impliquent une forte charge cognitive. Le sportif doit orienter son attention, sélectionner les informations pertinentes, inhiber une réponse motrice initiale, ajuster son mouvement, décider rapidement, puis exécuter l’action avec précision.

C’est exactement dans ce type de contexte que l’interférence cognitivo-motrice devient centrale.

L’interférence cognitivo-motrice désigne la dégradation de la performance motrice, cognitive, ou des deux, lorsqu’une tâche motrice et une tâche cognitive sont réalisées simultanément. Dans le sport, cette double tâche est permanente : courir tout en analysant, sauter tout en anticipant, freiner tout en décidant, changer de direction tout en surveillant l’adversaire.

Strong, Boraxbekk et Markström ont comparé des sportifs ayant bénéficié d’une reconstruction du LCA à des sportifs non blessés. Les participants devaient réaliser un saut vertical de type drop vertical jump, c’est-à-dire un saut après une descente d’un caisson, tout en effectuant en parallèle des tâches cognitives. Ces tâches sollicitaient notamment la mémoire de travail, l’attention, la prise de décision rapide et l’inhibition. Les résultats montrent que les sportifs opérés du LCA étaient davantage perturbés par cette double tâche : leur performance motrice et cognitive se dégradait plus fortement que celle des sujets ‘non blessés’.

Plus important encore, cette différence n’était pas expliquée par les performances cognitives isolées, ce qui suggère que la difficulté apparaît surtout dans la coordination simultanée entre cognition et mouvement (1 tâche motrice + 1 tâche cognitive).

Cette donnée est majeure : un sportif peut réussir des tests physiques isolés, mais rester vulnérable dès que la tâche devient cognitivement exigeante.

3. Pourquoi le retour au jeu ne peut pas reposer uniquement sur la force et la symétrie

Les protocoles de retour au jeu accordent logiquement une place importante à la force, à la stabilité, à la mobilité, à la douleur, à l’amplitude, à la qualité du saut, aux ratios ischio-jambiers/quadriceps et aux indices de symétrie entre le membre opéré et le membre sain.

Mais ces critères ne suffisent pas toujours à expliquer pourquoi certains sportifs récidivent, se blessent du côté opposé ou ne retrouvent pas leur niveau de confiance en compétition.

Une hypothèse actuelle est que certains déficits ne sont pas visibles dans des tests moteurs simples, mais apparaissent lorsque la tâche demande une forte mobilisation attentionnelle. Strong et al. concluent que les cliniciens devraient envisager le dépistage et l’entraînement cognitif en double tâche pendant la rééducation du LCA, afin de mieux préparer les sportifs aux environnements sportifs chaotiques et non contrôlés dans lesquels la double tâche est fréquente.

Le mouvement n’est jamais uniquement moteur. Il est guidé par des informations perceptives, attentionnelles et décisionnelles.

Dans un changement de direction, par exemple, le genou ne se place pas correctement uniquement parce que le quadriceps et les ischio-jambiers sont forts. Il se place correctement parce que le sportif a perçu l’environnement, anticipé l’action, sélectionné une réponse adaptée, inhibé une réponse inappropriée, organisé son équilibre postural et ajusté son geste en quelques centaines de millisecondes.

4. Le rôle de la visuo-attention dans le risque LCA

La visuo-attention correspond à la capacité à orienter, sélectionner, maintenir et ajuster l’attention à partir d’informations visuelles, spatiales et temporelles. Dans les sports collectifs et les sports d’opposition, elle permet au sportif de capter les informations pertinentes sans se laisser saturer / perturber par les informations non pertinentes de l’environnement.

Dans le cadre du LCA, plusieurs dimensions visuo-attentionnelles sont impliquées :

  • la capacité à détecter rapidement un changement de mouvement, de trajectoire, de vitesse dans l’environnement ;
  • la capacité à répartir / diviser / partager son attention entre plusieurs sources d’information (visuelles, auditives, kinesthésiques) ;
  • la capacité à maintenir une qualité de contrôle moteur malgré des pressions visuelles fortes ;
  • la capacité à inhiber une réponse motrice automatique ;
  • la capacité à décider dans l’urgence ;
  • la capacité à stabiliser le regard et le corps dans des situations de déséquilibre.

Ainsi, une mauvaise prise d’information peut conduire à une réponse motrice tardive, mal orientée ou mal ajustée. L’intérêt des tâches non planifiées étudiées par Konishi et al. repose précisément sur cette logique : rapprocher l’entraînement des contraintes réelles du sport, où le mouvement dépend d’une information perçue et traitée en temps réel.

L’enjeu n’est donc pas seulement de “voir” l’information. Il est de voir vite, voir juste, sélectionner l’information pertinente et transformer cette information en action motrice adaptée.

C’est précisément le champ de l’entraînement visuo-attentionnel.

5. Planifié versus non planifié : l’importance de l’incertitude

Une étude de Konishi et collaborateurs a comparé les effets aigus d’un entraînement de réception de saut planifiée et non planifiée sur la fonction neurocognitive et la biomécanique du genou. L’objectif était d’évaluer l’impact de tâches ouvertes, plus proches du sport réel, sur les paramètres associés au risque de blessure du LCA lors de changements de direction.

Les auteurs indiquent que l’entraînement non planifié correspond à une logique d’open-skill, c’est-à-dire une situation où le sportif doit adapter son mouvement à une information externe imprévisible. À l’inverse, l’entraînement planifié correspond davantage à une tâche fermée, dans laquelle le mouvement est connu à l’avance.

Les résultats montrent que l’entraînement non planifié peut modifier favorablement certains paramètres biomécaniques associés au risque de LCA lors de mouvements de side-step cutting non anticipés. Les auteurs présentent cette étude comme l’un des premiers travaux évaluant les effets aigus d’un entraînement non planifié par rapport à un entraînement planifié sur la fonction neurocognitive et la biomécanique du genou.

La conséquence pratique est claire : il ne suffit pas d’entraîner le sportif à bien réceptionner ou à bien changer de direction lorsqu’il sait exactement ce qu’il doit faire. Il faut aussi l’entraîner à maintenir une qualité motrice lorsque l’information arrive tard, lorsqu’elle est incertaine ou lorsqu’elle impose une décision rapide.

C’est là que l’entraînement cognitif prend toute sa valeur.

6. Que peut apporter l’entraînement cognitif dans la prévention du LCA ?

L’entraînement cognitif ne remplace pas la rééducation, le renforcement, le travail neuromusculaire ou l’expertise du kinésithérapeute et du préparateur physique. Il les complète.

Son objectif est de préparer le sportif à mieux contrôler son mouvement dans des conditions proches du terrain : pression temporelle, double tâche, imprévu, charge attentionnelle, perturbation visuelle, contrainte décisionnelle.

Dans une logique de prévention du LCA, l’entraînement cognitif peut cibler plusieurs fonctions.

L’attention sélective

Le sportif doit apprendre à sélectionner l’information pertinente dans un environnement riche : ballon, adversaire, partenaire, espace libre, trajectoire, consigne tactique.

Une meilleure attention sélective peut limiter les réponses motrices parasites et favoriser une action plus adaptée. Dans les sports imprévisibles, cette sélection attentionnelle est essentielle, car l’environnement impose au sportif d’adapter continuellement son comportement moteur à des informations externes changeantes. Les travaux de Konishi et al. renforcent cette idée en montrant l’intérêt d’intégrer des tâches non planifiées, donc dépendantes de l’information externe, dans les programmes de prévention du LCA.

L’attention divisée

De nombreuses blessures surviennent lorsque le sportif doit gérer simultanément plusieurs informations. L’attention divisée permet de répartir les ressources entre la tâche motrice et l’analyse du contexte.

Strong et al. montrent que les patients après reconstruction du LCA sont davantage perturbés que les sujets ‘non blessés’ lorsqu’une tâche cognitive secondaire est ajoutée à une tâche de saut. Cette observation soutient l’idée que la capacité à gérer simultanément information cognitive et contrôle moteur doit être évaluée et entraînée dans le retour au jeu.

L’inhibition

L’inhibition permet de stopper ou modifier une réponse motrice devenue inadaptée. Par exemple : ne pas déclencher un appui prévu, modifier une trajectoire, éviter une feinte, retarder une impulsion.

Dans le cadre du LCA, cette fonction est importante car certaines situations exigent de renoncer très rapidement à une action motrice initialement programmée. Les tâches cognitives utilisées par Strong et al. incluaient notamment des sollicitations attentionnelles et décisionnelles, ce qui montre que le retour au jeu ne peut pas être réduit à une exécution motrice isolée.

La vitesse de traitement

Plus le sportif traite rapidement l’information, plus il dispose de temps pour organiser une réponse motrice stable. Une décision tardive augmente le risque de mouvement compensatoire, d’appui désorganisé ou de freinage brutal.

L’étude de Glassbrook, Chazot et Hind s’intéresse à l’Integrated Cognitive Assessment, un test court destiné à évaluer certaines dimensions de la performance cognitive chez les athlètes. Les résultats suggèrent que cet outil peut mesurer de manière suffisamment fiable la vitesse de traitement de l’information, la précision des réponses et la performance cognitive globale.

Cette dimension est importante pour la prévention du LCA, car elle ouvre la possibilité d’intégrer des mesures neurocognitives standardisées dans le suivi des sportifs, en complément des évaluations physiques et biomécaniques.

La prise de décision sous contrainte

Le sportif doit apprendre à décider dans un temps court, avec une information parfois incomplète. L’objectif n’est pas seulement de décider vite, mais de décider vite sans dégrader la qualité du mouvement, de l’exécution motrice.

Dans la prévention du LCA, cela signifie : conserver une bonne orientation du tronc, un alignement hanche-genou-cheville satisfaisant, un freinage contrôlé et une réception stable malgré l’incertitude. Les travaux de Konishi et al. vont dans ce sens : les exercices non planifiés exposent le sportif à une contrainte décisionnelle plus proche du terrain que les exercices planifiés, car la réponse motrice dépend d’un signal ou d’un événement qui n’est pas totalement connu à l’avance.

7. Que peut apporter l’entraînement cognitif dans le retour au jeu après rupture du LCA ?

Après reconstruction du LCA, le retour au jeu représente une étape particulièrement sensible. Le sportif peut être physiquement prêt selon les critères classiques, mais ne pas être pleinement prêt sur le plan perceptivo-cognitif.

L’entraînement cognitif peut alors intervenir à plusieurs niveaux.

Réduire le coût attentionnel du mouvement

Après blessure, le sportif contrôle ‘souvent’ et ‘fréquemment’ son genou de manière plus consciente. Il pense davantage à son appui, à son genou, à sa réception, à sa peur de se reblesser. Ce contrôle volontaire peut être utile au début, mais il devient limitant en situation de compétition.

La littérature récente suggère que la rupture du LCA s’accompagne d’adaptations centrales et d’une réorganisation du contrôle sensorimoteur, ce qui peut contribuer à des déficits persistants malgré la récupération mécanique ou musculaire.

Le but de la ‘réathlétisation cognitive’ est donc de favoriser progressivement l’automatisation du contrôle moteur, même lorsque l’attention est occupée ailleurs.

Réintroduire la double tâche

Le retour au terrain impose de courir, percevoir, décider et agir simultanément. Les exercices de double tâche permettent de tester et d’entraîner cette capacité.

Exemples :

  • réaliser un changement de direction en répondant à un signal visuel ;
  • réceptionner un saut tout en identifiant une couleur ou un chiffre ;
  • effectuer un appui réactif selon le déplacement d’un adversaire ;
  • conduire un ballon tout en réagissant à une consigne imprévue ;
  • réaliser une tâche motrice sous contrainte de Go/No-Go ;
  • intégrer une tâche d’inhibition pendant un exercice de freinage ou de reprise d’appui.

L’objectif n’est pas d’ajouter de la complexité pour ajouter de la complexité. L’objectif est de vérifier que le contrôle du genou reste stable lorsque le système attentionnel est sollicité. Cette logique est directement soutenue par Strong et al., qui recommandent de considérer le dépistage et l’entraînement en double tâche pendant la rééducation du LCA.

Réentraîner l’imprévu

Un sportif peut être performant dans une tâche fermée et pourtant vulnérable dans une tâche ouverte. Le retour au jeu doit donc intégrer progressivement des contraintes imprévues : signaux tardifs, choix multiples, adversaire, ballon, perturbation temporelle, incertitude directionnelle.

Cette logique rejoint les résultats de Konishi et al., dont l’étude compare précisément l’effet d’un entraînement planifié et non planifié sur la fonction neurocognitive et la biomécanique du genou lors de mouvements de changement de direction.

Restaurer la confiance par l’exposition progressive

La confiance après rupture du LCA ne se restaure pas uniquement par le discours. Elle se construit par l’expérience répétée d’un corps capable de répondre efficacement dans des situations proches du jeu.

L’entraînement cognitif permet de créer des situations progressives où le sportif retrouve la capacité à agir vite, décider juste et contrôler son corps sous pression.

Cette exposition graduée a un intérêt psychologique majeur : elle permet au sportif de passer d’une logique de protection à une logique d’adaptation.

8. Vers une évaluation plus complète du retour au jeu

Le retour au sport devrait intégrer une évaluation plus écologique, associant les dimensions physiques, biomécaniques, cognitives et émotionnelles.

Un bilan complet pourrait inclure :

  • la force musculaire ;
  • la symétrie fonctionnelle ;
  • la qualité des réceptions ;
  • la stabilité dynamique ;
  • les changements de direction ;
  • la proprioception ;
  • la vitesse de traitement visuel ;
  • l’attention sélective et divisée ;
  • l’inhibition motrice ;
  • la prise de décision rapide ;
  • la performance en double tâche ;
  • la confiance dans le genou ;
  • la peur de la récidive ;
  • la qualité du mouvement sous fatigue.

L’enjeu n’est pas de remplacer les tests existants, mais de les enrichir.

Un sportif peut réussir un hop test sans contrainte cognitive, mais échouer à maintenir le même contrôle lorsqu’il doit réagir à un signal imprévu. Cette distinction est importante, car Strong et al. montrent que les patients après reconstruction du LCA présentent une altération spécifique en situation de double tâche, indépendamment de leurs performances cognitives isolées.

Dans cette perspective, les outils d’évaluation cognitive standardisés peuvent compléter l’analyse terrain. Glassbrook et al. montrent par exemple que l’Integrated Cognitive Assessment peut mesurer avec une précision acceptable la vitesse et la précision du traitement de l’information chez des athlètes, ce qui peut être utile pour objectiver certaines dimensions neurocognitives dans le suivi sportif.

9. Exemple de progression en entraînement cognitivo-moteur

Dans une logique de prévention ou de retour au jeu, l’entraînement cognitif peut être intégré progressivement.

Etape 1 : contrôle moteur en contexte stable

Le sportif travaille la qualité de ses appuis, de ses réceptions et de ses changements de direction dans un environnement maîtrisé.

Objectif : reconstruire les bases motrices.

Étape 2 : ajout d’une tâche attentionnelle simple

On ajoute un signal visuel ou sonore simple : couleur, chiffre, direction, consigne.

Objectif : maintenir la qualité motrice avec une première charge cognitive.

Étape 3 : ajout d’une contrainte décisionnelle

Le sportif doit choisir entre plusieurs réponses possibles : aller à droite ou à gauche, freiner ou continuer, sauter ou inhiber, passer ou conduire.

Objectif : associer décision rapide et contrôle articulaire.

Étape 4 : augmentation de l’incertitude

Les signaux deviennent plus tardifs, plus complexes ou plus proches de la réalité sportive.

Objectif : entraîner l’adaptation en temps réel.

Étape 5 : intégration spécifique au sport

Les exercices sont intégrés avec ballon, adversaire, partenaire, duel, opposition, fatigue ou scénario tactique.

Objectif : transférer les acquis dans des situations proches du jeu.

Cette progression est cohérente avec les recommandations issues des travaux récents : intégrer des contraintes de double tâche, des situations non planifiées et des environnements plus proches des exigences chaotiques du sport réel.

10. Une nouvelle vision : du genou isolé au sportif en interaction avec son environnement

La prévention du LCA et le retour au jeu doivent évoluer d’une approche centrée uniquement sur le genou vers une approche centrée sur le sportif en interaction avec son environnement.

Le genou ne se blesse pas dans le vide. Il se blesse dans une action, dans un contexte, dans une décision, dans une perception parfois incomplète, dans une pression temporelle, dans une intention tactique, dans une émotion.

Cette vision est cohérente avec les travaux récents montrant que la rupture du LCA implique des mécanismes périphériques et centraux, que les patients après reconstruction présentent une plus grande interférence cognitivo-motrice, et que les entraînements non planifiés peuvent être pertinents pour travailler le contrôle du genou dans des situations plus proches du sport réel.

Pour le psychologue du sport, le préparateur mental, le kinésithérapeute, le préparateur physique et l’entraîneur, cela ouvre une perspective commune : préparer le sportif non seulement à être fort, stable et symétrique, mais aussi à être attentif, réactif, adaptable et décisionnellement efficace.

Conclusion

La rupture du LCA n’est pas seulement un problème de ligament. C’est une perturbation du système sensorimoteur, dans lequel le cerveau, la vision, l’attention, la proprioception et la décision jouent un rôle central.

La prévention et le retour au jeu doivent donc dépasser une logique uniquement biomécanique. Le sportif doit être préparé à contrôler son genou dans les conditions réelles de la compétition : vitesse, incertitude, fatigue, adversaire, pression temporelle, double tâche et prise de décision.

L’entraînement cognitif, visuo-attentionnel et décisionnel ne doit pas être perçu comme un ‘gadget’, un ‘petit plus’ dans le processus de réhabilitation et de retour au jeu. Il représente un chaînon complémentaire entre la rééducation ‘classique’ et le retour effectif au jeu, à la performance.

Prévenir une rupture du LCA ou réussir un retour au jeu ne consiste pas seulement à reconstruire un genou fort. Cela consiste à reconstruire un sportif capable de percevoir, décider et agir efficacement dans un environnement complexe, dynamique et incertain.

Références principales

Sundberg, A., Högberg, J., Tosarelli, F., Buckthorpe, M., Della Villa, F., Hägglund, M., Samuelsson, K., & Hamrin Senorski, E. (2025). Sport-Specific Injury Mechanisms and Situational Patterns of ACL Injuries: A Comprehensive Systematic Review. Sports Medicine, 55(10), 2489–2527. DOI: 10.1007/s40279-025-02271-w.

Strong, A., Boraxbekk, C. J., & Markström, J. L. (2025). Greater Cognitive-Motor Interference Among Patients After Anterior Cruciate Ligament Reconstruction Compared With Controls. American Journal of Sports Medicine, 53(5), 1041–1049. DOI: 10.1177/03635465251322947.

Lee, Z., Zhang, Y., Wang, P., Kan, Z., Wu, P., Han, Y., & Zhong, W. (2025). Disrupted sensorimotor control after ACL injury: from mechanoreceptor degeneration to neuroplasticity-oriented rehabilitation. Annals of Medicine, 58(1), 2604403. DOI: 10.1080/07853890.2025.2604403.

Glassbrook, D., Chazot, P. L., & Hind, K. (2025). Precision of the Integrated Cognitive Assessment for the assessment of neurocognitive performance in athletes. Applied Neuropsychology: Adult. DOI: 10.1080/23279095.2025.2464884.

Konishi, M., Clark, N. C., McDonald, D. J., Takemura, M., & Cortes, N. (2025). Acute Effects of Unplanned and Planned Hop-Landing Training on Neurocognitive Function and Knee Biomechanics. Orthopaedic Journal of Sports Medicine. DOI: 10.1177/23259671241302326.

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